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01/12/1999 La Recherche
« Les défenses de l'organisme n'ont rien à voir avec celles de cellules isolées. »
Cellules hybrides humain-hamster,

*Rayonnement Alpha
C'est un noyau d'hélium émis lors de la désintégration d'un noyau radioactif.
*Méga-électron-volt
Soit un million d'électron-volts (ou eV). L'électron-volt est une unité d'énergie équivalent à 1,6 x 10-19 joule. C'est l'énergie d'un électron soumise à une différence de potentiel de 1 volt.
*Fibroblastes
Type cellulaire courant du tissu conjonctif, qui joue un rôle de soutien et relie entre eux les tissus d'un même organe ou d'organes voisins. Les fibroblastes prolifèrent bien en culture.





(1) H. Nagasawa, J. B. Little, Cancer Research , 52 , 6394, 1992.
(2) B. E. Lehnert, E. H. Goodwin, Cancer Research , 57 , 2164, 1997.
(3) L.-J. Wu et al ., Proc. Natl. Acad. Sci. USA , 96 , 4959, 1999.
(4) P. K. Narayanan et al ., Cancer Research , 57 , 3963, 1997.
(5) W. C. Hahn et al ., Nature , 400 , 464, 1999.

La Recherche a publié :
B. Dutrillaux, « Peut-on savoir si un cancer est dû à la radioactivité ? », avril 1998.



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Le bombardement du cytoplasme peut induire des mutations de l'ADN nucléaire


Les dégâts collatéraux des rayons alpha

Depuis quelques années, on soupçonnait qu'il n'était pas besoin que des rayons ionisants percutent directement l'ADN du noyau cellulaire pour y provoquer des mutations. Grâce à un outil très puissant, une équipe de l'université Columbia vient d'apporter la preuve de ce phénomène, appelé effet de proximité, et du rôle qu'y joue la communication cellulaire. L'irradiation du cytoplasme a bel et bien un impact mutagène.
Dans notre quotidien, la plus importante source de rayonnement Alpha* provient du radon. Ce gaz radioactif émane du sol et s'accumule dans les bâtiments, où nous l'inhalons. En se fondant sur sa concentration moyenne dans les habitations, l'Agence de protection de l'environnement (EPA) américaine a calculé que le radon pourrait être responsable chaque année de quelque 23 000 décès par cancer du poumon aux États-Unis.

 

Mais cette estimation dérive d'études épidémiologiques menées sur les mineurs d'uranium, qui absorbent bien plus de radon que le citoyen à son domicile. La radioactivité moyenne dans nos logements est de 48 microbecquerels (mBq) par mètre cube. Pour chaque cellule des muqueuses pulmonaires, cela correspond au risque d'être traversée une seule fois par une particule a, et plus probablement jamais, au cours de notre existence.

 

Or, il est loin d'être avéré que l'on puisse extrapoler avec exactitude les risques liés aux faibles doses à partir des données sur les doses élevées. Pouvoir déterminer les effets carcinogènes de faibles flux de particules a sur les cellules revêt donc une importance vitale.

 

Les cellules deviennent cancéreuses quand leur division et leur croissance, programmées par un ADN irrémédiablement endommagé, échappent à tout contrôle. L'ADN se trouvant à l'intérieur du noyau cellulaire, il est légitime de penser qu'une particule a doit frapper directement ledit noyau pour avoir des conséquences destructrices sur l'ADN.

 

Cette idée reçue a commencé à être battue en brèche en 1992, lorsque Hatsumi Nagasawa et John Little, de l'université Harvard, ont irradié des cellules avec des flux réduits de particules a(1). Se fondant sur le taux de dommages génétiques provoqués, ces chercheurs en avaient déduit que la surface de la cible touchée par ces atteintes génétiques était bien supérieure à celle du noyau cellulaire. Leurs résultats impliquaient même que des cellules non irradiées, voisines de celles traversées par des particules a, pouvaient subir une détérioration génétique. Ils qualifièrent ce phénomène d'« effet de proximité ».

 

La preuve directe de cet effet fut fournie en 1997 par Bruce Lehnert et Edwin Goodwin, du Laboratoire national de Los Alamos(2). Aujourd'hui, Tom Hei et ses collaborateurs de l'université Columbia apportent aussi la preuve directe d'un effet analogue : les particules a peuvent frapper le cytoplasme d'une cellule, épargner le noyau, et néanmoins abîmer son ADN(3).

 

Pour un physicien, étudier ce qui se passe quand une particule a frappe un noyau ou quand elle le manque peut paraître simple. Il suffit d'envoyer une particule sur une cible déterminée dans la cellule - le noyau ou le cytoplasme qui l'entoure - et d'évaluer les dégâts occasionnés. Le problème est que la fréquence des mutations - même en cas de tir direct sur le noyau - est très faible. Ce n'est qu'en irradiant avec précision des dizaines de milliers de cellules que l'on peut esquisser un tableau des atteintes provoquées.

 

Grâce à sa précision et à un mécanisme sophistiqué d'acquisition des cibles, le microfaisceau du Centre de recherches radiologiques de l'université Columbia est exactement l'outil indiqué pour cette tâche (voir photo ci-dessus). Utilisant un accélérateur de particules Van de Graaff d'une puissance de 4 MeV (méga-électronvolts*), il peut tirer une par une des particules a avec une précision spatiale de 3,5 mm, ce qui suffit pour frapper une cellule isolée (diamètre : 30 mm) en évitant avec certitude de toucher le noyau (diamètre : 10 mm).

 

Dans cet appareil, le plus impressionnant est peut-être le système d'acquisition des cibles du microfaisceau. Les échantillons de cellules sont placés dans une série de récipients qui viennent se positionner un par un dans le champ d'une caméra électronique. Celle-ci prend une image de chaque groupe de cellules, dont le noyau et le cytoplasme sont teintés respectivement en rose et en rouge par deux colorants spéciaux (voir photo). Un logiciel analyse l'image et identifie la position des cibles. Puis les coordonnées des cibles sont envoyées au système de commande de l'appareil, qui déplace le récipient pour placer la première cible sous le faisceau, ouvre l'obturateur, tire un nombre prédéterminé de particules a sur la cible, ferme l'obturateur et passe à la cible suivante. Quand toutes les cibles d'un récipient ont été touchées, le suivant prend place sous le faisceau, et ainsi de suite -le tout automatiquement. Le microfaisceau de Columbia est capable d'irradier de cette façon jusqu'à 15 000 cibles en une heure.

 

L'équipe de Tom Hei a utilisé comme cibles une lignée de cellules hybrides, issues de la fusion in vitro de fibroblastes* humains et de cellules ovariennes de hamster chinois. Dotées d'un jeu complet de chromosomes de hamster et d'une copie du onzième chromosome humain, ces cellules hybrides sont très utiles pour mettre en évidence une large gamme de mutations.

 

Les chercheurs ont bombardé soit le cytoplasme soit le noyau des cellules. Ensuite, l'équipe a mesuré le taux de mutation d'un gène nommé CD59 , situé sur le chromosome 11 humain. Après plus de 30 000 tirs, les chercheurs de Columbia ont découvert que l'irradiation du cytoplasme induisait des mutations du gène CD59 . Ces mutations sont de même nature que celles qui surviennent de façon spontanée, c'est-à-dire sans irradiation, mais se produisent à un taux trois fois plus élevé.

 

En revanche, les mutations induites par l'irradiation du noyau cellulaire sont qualitativement différentes, impliquant pour une bonne part la perte de fragments de chromosomes. « Cette différence, c'est le jour et la nuit », commente Tom Hei.

 

Un fait crucial est que l'irradiation cytoplasmique risque beaucoup moins de tuer la cellule que celle du noyau. Même pilonnée par 32 particules a tirées sur son cytoplasme, une cellule garde encore 70 % de chances de survivre et -avec un ADN endommagé - de se diviser. Selon John Little : « la découverte que l'irradiation cytoplasmique n'est pas cytotoxique est en accord avec de nombreux travaux antérieurs. En revanche, l'observation que cette irradiation cytoplasmique a un impact mutagène significatif est à la fois nouvelle et inattendue. »

 

L'altération de l'ADN n'entraîne pas forcément le cancer, et n'est pas non plus le seul facteur en cause. On estime que le génome d'une cellule doit subir au moins six événements mutagènes indépendants avant que ses mécanismes de réparation de l'ADN ne soient débordés et que la carcinogenèse ne s'exprime à plein. Mais pour Tom Hei, c'est justement l'absence de toxicité de l'irradiation cytoplasmique qui pourrait lui donner un rôle très important dans l'apparition du cancer : elle produit des cellules mutantes sans les détruire.

 

Comment peut-on manquer sa cible et marquer tout de même le point ? Avant de faire leur expérience, Tom Hei soupçonnait que les dégâts causés par l'irradiation cytoplasmique passaient par l'intermédiaire de molécules oxydantes très réactives (des radicaux libres), dont on pense qu'elles causent des mutations spontanées et dont on a montré qu'elles étaient présentes à des doses élevées lorsque se produit l'effet de proximité(4). Pour tester cette idée, les chercheurs ont traité deux échantillons de cellules cibles avec deux réactifs - en l'occurrence, le diméthyl-oxyde de soufre (DMSO), qui élimine les radicaux libres de l'oxygène, et la buthionine-S-R-sulfoxime (BSO), qui favorise leur production.

 

Comparées aux cellules témoins, celles traitées au DMSO subissent entre quatre ou cinq fois moins de mutations, tandis que le BSO fait au contraire augmenter le taux de mutation du même facteur - cette égalité des facteurs étant une coïncidence. Test supplémentaire, les cellules irradiées avaient été marquées par un anticorps particulièrement apte à reconnaître les altérations oxydantes de l'ADN. De fait, les cellules au cytoplasme irradié ont fixé plus d'anticorps que les cellules témoins, confirmant que cette irradiation génère des dégâts oxydants dans leur génome.

 

Si les radicaux libres sont en cause, comment leur pouvoir destructeur affecte-t-il l'ADN à l'intérieur du noyau ? Nul ne le sait avec certitude. Lorsqu'une particule a pénètre dans une cellule, elle libère rapidement une énergie d'environ 100 keV/mm dans une étroite aire d'ionisation autour du point d'impact - si étroite, à vrai dire, que les produits directs de cette ionisation ne peuvent atteindre le noyau si le point d'impact en est éloigné de plus de quelques nanomètres. D'une manière ou d'une autre, il doit donc exister une chaîne d'espèces réactives de l'oxygène cheminant jusqu'au noyau.

 

Dans ses expériences les plus récentes, l'équipe de Tom Hei a fait porter ses recherches sur un autre aspect de l'effet de proximité. Au lieu d'irradier le cytoplasme cellulaire, ils ont tiré une volée létale de vingt particules a sur chacun des noyaux d'un sous-échantillon de cellules choisi au hasard. Etant donné que les cellules mortes ne se répliquent pas, une augmentation du taux de mutation des cellules non irradiées doit relever de cet effet de proximité. Et c'est exactement ce qu'a observé l'équipe de Tom Hei : dans les cellules non irradiées, le taux de mutations avait triplé.

 

Il semblerait que la transmission de l'altération génétique d'une cellule à une autre dépende de la façon dont les cellules sont disposées. Lorsqu'elles sont contiguës -comme dans le revêtement des poumons et dans les expériences de Tom Hei -, elles peuvent échanger des molécules grâce à des points de passage à travers les membranes, appelés jonctions cellulaires. En traitant les cellules avec un autre réactif, le lindane, Tom Hei a obtenu la fermeture de ces jonctions cellulaires et fait disparaître l'effet de proximité.

 

Mais l'effet de proximité a également été observé dans des échantillons de cellules non contiguës. Cela a conduit certains chercheurs, tel Andrew Grosovsky, de l'université de Californie à Riverside, à faire l'hypothèse que deux mécanismes différents pourraient être en jeu. Dans le premier, une molécule de communication passe, grâce à la jonction cellulaire, d'une cellule irradiée à sa voisine non irradiée, qu'elle trompe en la faisant se comporter comme une cellule directement altérée. Dans le second mécanisme, la molécule signal, au lieu d'être le seul agent de l'altération, déclenche la production de radicaux libres qui s'attaquent aux cellules voisines sans avoir à passer par une jonction cellulaire.

 

Selon Andrew Grosovsky, les implications de ce genre de recherches, qui restent encore du domaine de la spéculation, pourraient être importantes et conduire à une sérieuse remise en question de la physique qui sous-tend la modélisation des risques associés à la carcinogenèse due aux rayonnements de faible intensité. Et malgré le succès récent que représente la fabrication au laboratoire de cellules tumorales à partir de cellules humaines saines, établir un effet in vivo à partir d'essais in vitro reste encore un défi(5).

Charles Day
BIOLOGIE


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